Après "Toi, ma ptite folie" toujours disponible chez www. zonaires éditions ou chez l'auteur, un nouveau grain de folie dans cette histoire courte.
Cette fois on était bel et bien perdus. Notre vieux camping-car venait de s’engager sur un chemin de terre qui allait, à mon avis, nous conduire jusqu’à une ferme. On s’était déjà pas mal querellés, Paulo et moi :
— Cette idée de bouder l’autoroute ! Tout ça pour économiser le péage !
— Si t’étais capable de lire une carte, Juju...
— Et le GPS, tu connais, radin ? »
La gamine chougnait qu’elle avait chaud et soif. Seule Mémé ronflait sous son chapeau de paille. Dix minutes plus tard, nous entrions à Sainte-Annexe, un village apparemment paisible. Pas un pèlerin en vue ! Paulo s’est garé devant le Café des amis. Pas une âme non plus dans le troquet, à part l’accorte rousse en tablier fleuri qui a abandonné comptoir et torchon pour se précipiter vers nous :
– Qu’est-ce que vous buvez, mes chéris ?
Elle a apporté en riant aux éclats la bière de Paulo, le coca de Jenny, ma menthe à l’eau et la tisane de Mémé ainsi qu’une coupelle d’olives. Elle n’a cessé de nous lancer des clins d’œil depuis le bar, comme si notre arrivée la mettait en joie. Quand Paulo a demandé la note, elle a gloussé :
– C’est la Madelon qui régale ! Et...ça vous dirait pas de rester un peu ? C’est tranquille ici mais y a tout ce qui faut, un terrain pour vous installer, des commerçants et la rivière pour faire trempette.
On était crevés, on était partis sans réserver, pourquoi ne pas passer un jour ou deux au calme ? Le boulanger, un gros homme chauve, nous a servi deux baguettes en larmoyant que, depuis le départ de sa femme, « il avait plus le goût à rien » et que son pain était moins bon qu’avant. La charcutière, pot de peinture surmonté d’une pyramide de cheveux bleus, nous a déclaré sèchement : « Du jambon, je peux vous en donner que trois tranches, sinon il mangera quoi, ce soir, mon Homer ? »
Ébahis, on a poussé jusque chez l’épicier. Un rigolard en chapeau et pardessus nous a dégotté un paquet de nouilles avant de demander : « Des œufs ? Des cassés ou des pas cassés ? » Mémé l’a regardé béatement .
Pendant le repas, la conversation a roulé sur les curieux villageois. « Goûtez le charme de ce patelin retiré où l’on a conservé le sens de l’accueil », répétait Paulo en sifflant son litre de rouge. Pour ma part, je manifestais quelque inquiétude. Ces gens-là étaient tout de même très bizarres. Mémé mangeait religieusement son omelette. Jenny s’était endormie sur son siège.
Le lendemain, on est partis en excursion. Au bord de la rivière, un curé, canne en main, nous a salués d’un : « Nous sommes tous de pauvres pêcheurs. » Près de lui, un pantin vêtu de jaune se dandinait et agitait la tête. Jenny, émerveillée, criait : « C’est Casimir ! » A ses côtés, un Napoléon nous a souhaité la bienvenue à Ste Hélène. Là, on a pris peur et cavalé jusqu’au camping-car. Deux hommes en blouse blanche attendaient devant une voiture portant le logo Maison Sainte-Anne.
— Alors, on a fait connaissance avec nos pensionnaires ?
On a appris que l’établissement psychiatrique situé à quelques kilomètres était surpeuplé. Le médecin-chef avait donc décidé d’expatrier les malades considérés comme non dangereux, souffrant en majorité de troubles de la personnalité, vers ce village abandonné. Des personnels infirmiers les ravitaillaient régulièrement.
Au moment de partir, plus de Mémé. Je me suis affolée. Jenny a murmuré : « Tu sais bien qu’elle a toujours été amoureuse de Fernand Raynaud, elle a toutes les cassettes Vidéo... ».On s’est regardés avec Paulo et on a repris la route
Danielle 28/10/2015 08:43
PJ Biord 28/10/2015 01:16