— Il m'a semblé que la voisine était de retour.
Paul Boulet quitta la fenêtre et rejoignit sa femme qui terminait son déjeuner. Sa réflexion suscita une réponse aigre-douce de la part de Maria.
— Il t’a semblé ? Tu l’as vue, ou non, la veuve Mercier ? Ou qu’est-ce qui te fait dire qu’elle est rentrée ?
— On dirait que les volets du rez de chaussée sont entrouverts.
— Il m’a semblé, on dirait... Quelle précision ! Avec toi, c’est toujours la même chose. Laisse-moi vérifier !
Les volets étaient bien entrouverts. Les Boulet, un couple de vieux aigris qui passait son temps à se chamailler mais s’entendait comme larrons en foire pour espionner l’entourage et dégoiser sur autrui purent donc se livrer à leurs médisances favorites sur leur voisine. Une prétentieuse, pourrie de fric, qui se payait le coiffeur chaque semaine, faisait ses courses en tailleur chic et escarpins, jardinait en pantalon et tablier élégants. Elle commandait même parfois un taxi, pour aller où ? Les Boulet auraient bien aimé savoir mais suivre une voiture sur leurs bécanes rouillées, ça relevait de l’impossible.
— Qu’est-ce que j’avais dit, Paul, la duchesse s’est offert trois mois de vacances sur la côte, avec remise en forme et tout le toutim. On parie qu’elle sera bronzée comme une Sénégalaise et qu’elle aura encore minci ? À son âge, à quoi ça lui sert de vouloir ressembler à une gravure de mode ? D’autant qu’elle vit toute seule, reçoit jamais personne. Si elle avait eu envie de retrouver un bonhomme, ça fait longtemps que ce serait fait, tu crois pas ?
Il n’aurait pas dit non, le Boulet, à quelques galipettes avec sa voisine si bien roulée, il avait même tenté quelques travaux d’approche lorsque Maria avait été clouée au lit par une mauvaise grippe, mais s’était fait remettre en place de la belle manière. Il n’avait jamais pardonné.
— Encore une qui prend du bon temps pendant que nous... Si c’est pas malheureux, y en a qui ont tout et d’autres rien.
Paul cessa de se curer les dents avec son canif et grommela :
— Sans compter qu’on va de nouveau avoir droit à sa musique d’opéra et qu’il va falloir régler le son de la télé au maxi pour couvrir sa chanforgne. Je t’en foutrai moi des Carmen et Cie !
Ils haïssaient le monde entier, les Boulet, ne supportaient rien, pas plus la musique chez leur plus proche voisine, que les chats du quartier dont certains disparaissaient mystérieusement, ou les voitures garées dans la rue : Boulet rayait les carrosseries, crevait des pneus en douce, la nuit, laissant accuser les gamins ou les rôdeurs. Deux vieux mécréants secs comme des coups de trique, terrés dans leur bicoque mal entretenue qui jurait avec les villas pimpantes du voisinage, rongés par l’envie, la méchanceté et l’alcool. Ce jour-là, ils passèrent leur temps derrière la fenêtre, attendant fébrilement d’apercevoir la Mercier pour pouvoir rajouter une couche à leur vindicte. Peine perdue. Le lendemain matin, quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’une Audi se gara devant la maison d’à côté et qu’en descendit une jolie jeune femme blonde qui entra d’un pas décidé dans le jardin puis la villa dont de toute évidence elle possédait les clés. Peu après, elle ouvrit les volets et les fenêtres à l’étage et resta un moment accoudée à l’une d’elles, souriante. C’était qui celle-là ? Et pourquoi la Mercier ne se montrait-elle pas ? Ils se chamaillèrent un moment, chacun réfutant les hypothèses émises par l’autre. Paul était prêt à jurer que la Mercier avait engagé une dame de compagnie, Maria pensait plutôt qu’une de ses filles était en visite car elle trouvait la jeune tout aussi pimbêche et BCBG que la vieille. La curiosité les dévorant, ils tombèrent d’accord pour sauter dans leurs baskets éculées et leurs anoraks qui auraient eu grand besoin d’une lessive pour s’acheminer à grands pas vers le bar-épicerie du bourg. Ils ne le fréquentaient que rarement, préférant se pinter dans l’intimité, (c’était plus économique) mais c’était l’endroit où couraient nouvelles et potins en tous genres. Ils ne furent pas déçus. Chez Josie, on ne parlait que de la nouvelle locataire de la villa Mercier qui avait l’air bien avenante : elle avait fait pour 100 euros de courses et ne s’était pas fait prier pour bavarder un moment, histoire de faire connaissance. On évoquait avec tristesse la septuagénaire, décédée brutalement trois mois auparavant, que sa famille avait fait inhumer à Paris. Les Boulet en avalèrent leur canon de travers : les allées et venues, le fourgon mortuaire, comment avaient-ils pu rater ça ? Bon sang, bien sûr, pour une fois qu’ils s’absentaient pour régler une affaire de famille qui ne leur avait en plus pas rapporté un centime... Ils n’en revenaient pas d’avoir été privés de ces évènements. Ils suffoquèrent en entendant que leurs nouveaux voisins étaient parents de quatre loupiots. La musique, les chats, les bagnoles, pour ça ils savaient quoi faire. Mais pour des mômes qui gambaderaient, crieraient à plaisir...